I
Chapitre I
La naissance des pierres
Disons d'abord ce qui est vrai : aucune pierre précieuse ne naît d'une
bactérie. Le diamant, l'émeraude, le saphir sont des minéraux — la Terre
les fabrique seule, par la chaleur, la pression et le temps. Une seule
gemme naît du vivant : la perle. Voici comment chacune vient au monde.
Le diamant
Carbone pur cristallisé · né entre 150 et 200 km sous nos pieds
Le diamant est du carbone — le même élément que le charbon ou la mine
d'un crayon — soumis, dans le manteau terrestre, à des pressions colossales
et à plus de 1 000 °C. La plupart des diamants se sont formés il y a
un à trois milliards d'années : ils sont plus vieux que toute vie complexe
sur Terre. Ce sont d'anciennes éruptions volcaniques, par des cheminées
dites de kimberlite, qui les ont remontés vers la surface où l'homme les trouve.
L'émeraude
Béryl coloré par le chrome · née d'eaux brûlantes dans la roche
L'émeraude est un béryl, minéral incolore à l'état pur, que des traces de
chrome ou de vanadium teintent de ce vert que rien n'imite. Elle naît dans
des veines hydrothermales : des eaux très chaudes, chargées de minéraux,
circulent dans les fractures de la roche et y déposent lentement leurs cristaux.
Presque toutes les émeraudes portent des inclusions — leur « jardin » —
qui sont la signature de leur naissance, non un défaut.
Le saphir et le rubis
Un seul minéral, le corindon · la couleur décide du nom
Saphir et rubis sont exactement la même pierre : du corindon, un oxyde
d'aluminium parmi les plus durs qui existent. Des traces de fer et de titane
le font bleu — c'est le saphir ; une trace de chrome le fait rouge — c'est
le rubis. Ils se forment dans les roches métamorphiques, là où la croûte
terrestre a été broyée et recuite par la collision des continents,
notamment celle qui a soulevé l'Himalaya.
La perle — la seule gemme vivante
Nacre déposée par un mollusque · des années de patience
Voici la seule pierre née d'un organisme : lorsqu'un corps étranger pénètre
dans une huître ou une moule perlière, l'animal s'en protège en l'enrobant
de milliers de couches de nacre, année après année. Ce n'est pas une bactérie
qui la crée, mais l'animal lui-même — un travail de défense devenu joyau.
L'ambre, autre gemme organique, est quant à lui une résine d'arbre
fossilisée pendant des millions d'années.
III
Les diamants de la guerre
Dans les années 1990, des mouvements armés ont financé leurs guerres par le
diamant. En Sierra Leone (1991–2002), le commerce des pierres a entretenu une
guerre civile parmi les plus cruelles du siècle. En Angola, l'UNITA a financé
des décennies de combat par les mines qu'elle contrôlait ; en République
démocratique du Congo, les gisements ont nourri des conflits qui ont fait des
millions de morts. On a appelé ces pierres les « diamants de sang » :
au plus fort de la crise, elles représentaient une part significative
du marché mondial.
L'esclavage, hier et aujourd'hui
L'histoire du diamant et des gemmes est aussi celle du travail forcé.
Au XVIIIe siècle, les mines de diamants du Brésil colonial ont reposé sur
l'esclavage de dizaines de milliers de personnes ; les mines de Golconde,
en Inde, sur des conditions à peine moins dures. Aujourd'hui encore, dans
certaines mines artisanales — diamants, saphirs de Madagascar, rubis —
travaillent des enfants, et des creuseurs endettés vivent dans une
dépendance qui porte un nom : l'esclavage moderne. En Birmanie, le commerce
des rubis finance une junte militaire ; les États-Unis et l'Union européenne
l'ont placé sous sanctions.
Le Processus de Kimberley — et ses limites
En 2003, la communauté internationale a créé le Processus de Kimberley :
un système de certification qui interdit le commerce des diamants bruts
finançant des mouvements rebelles. Il a réduit massivement la part des
diamants de conflit. Mais il faut être honnête sur ses limites : il ne
couvre que les diamants bruts, sa définition du « conflit » est étroite,
et il ne dit rien des violences d'État, du travail des enfants ni des
conditions sociales. Un certificat Kimberley est un minimum,
pas une garantie d'éthique.